Chez François John Woodly, lauréats du programme RÉSIDENCES par l'Association Quatre Chemins, fait de la peinture pas seulement à être regardée. Elle cherche à être ressentie. Elle naît dans les profondeurs de la mémoire, là où les mythes d’enfance rencontrent les blessures du présent, là où les fantômes deviennent des images et où la peur, lentement, se transforme en connaissance. Avec la figure du Tèt San Kò comme compagnon de création, l’artiste haïtien explore les traces visibles et invisibles de la violence, les traumatismes qui s’inscrivent dans les corps et les silences qui habitent les consciences.

Né à Petit-Goâve, François John Woodly passe son enfance à Fond-des-Nègres, auprès de ses grands-parents. C’est là, dans cet univers nourri de récits, de croyances et d’imaginaires populaires, que s’enracinent certaines des images qui traverseront plus tard son travail artistique.
En 2016, une rencontre ouvre une nouvelle porte dans son parcours. Avec le soutien de la commissaire et critique d’art Mireille Pérodin Jérôme, il intègre le Centre d’Art. Il y suit des formations et participe à plusieurs ateliers qui lui permettent de consolider sa pratique et d’affiner son regard. Pascale Monnin, Mafalda Mondestin, Frantz Zéphirin, Tessa Mars, Killy et d’autres artistes deviennent des repères sur ce chemin de recherche et d’expérimentation.

Mais chez Woodly, apprendre la peinture ne signifie jamais simplement apprendre à peindre. Il s’agit aussi d’apprendre à regarder autrement.
Survivre se construit aujourd’hui autour de plusieurs territoires : la violence, la mythologie, la spiritualité, la mémoire et cette frontière fragile entre ce que nous voyons et ce que nous croyons voir.
Au centre de cet univers, une figure revient avec insistance : le Tèt San Kò.
Quand le mythe devient une mémoire du corps
Le Tèt San Kò appartient à l’imaginaire populaire haïtien et caribéen. Figure inquiétante, tête errante séparée de son corps, il a longtemps servi à peupler les nuits d’enfance de peurs et d’histoires racontées à voix basse.

Pour François John Woodly, cette figure ne relève pourtant plus uniquement du folklore.
Elle devient une matière à penser.
Une tête sans corps, c’est peut-être aussi un être séparé de lui-même. Une conscience qui continue d’exister alors que quelque chose a été arraché. Une présence sans enveloppe. Une mémoire qui survit à ce qui voulait la détruire.
Dans ses œuvres, les yeux occupent une place particulière. Ils regardent, observent, interrogent. Ils semblent parfois appartenir à un monde invisible qui aurait trouvé dans la peinture un moyen de devenir visible.

La déformation des visages, les regards, les corps absents ou fragmentés donnent alors une forme à ce qui, d’ordinaire, demeure sans langage : l’angoisse, la peur, la hantise, le traumatisme.
L’artiste ne peint pas simplement des monstres. Il peint ce que les monstres représentent en nous.
Et surtout, il peint pour reprendre le pouvoir sur ce qui fait peur.
Car dans son processus de création, la confrontation avec l’image devient une forme de libération. Ce qui terrifiait l’enfant peut être regardé par l’adulte. Ce qui était invisible peut recevoir une forme. Ce qui hantait la mémoire peut entrer dans la lumière.

La peur devient alors connaissance.
Carrefour, vivre avec la violence
Cette recherche prend aujourd’hui une dimension encore plus brûlante dans le contexte de la crise sécuritaire en Haïti.
François John Woodly vit à Carrefour, un territoire profondément marqué par la violence des gangs. Il connaît donc cette réalité non pas seulement comme une actualité racontée dans les médias, mais comme une expérience inscrite dans le quotidien.

Vivre dans un espace dominé par la peur, c’est apprendre à habiter l’urgence. C’est entendre la violence même lorsqu’elle ne fait pas de bruit. C’est continuer à marcher, travailler, aimer, créer, alors que l’environnement rappelle constamment que la sécurité n’est jamais acquise.
Mais il y a une autre violence, plus silencieuse encore : celle qui oblige les victimes à continuer de vivre dans les mêmes espaces que leurs bourreaux.

Cette proximité forcée avec la violence produit des blessures qui ne se voient pas toujours.
Chez les femmes victimes de violences sexuelles, cette réalité devient particulièrement brutale. Certaines doivent continuer à habiter les lieux où elles ont été agressées, avec la peur, le silence et parfois l’impossibilité de trouver protection, justice ou réparation.
Le corps garde alors ce que la société voudrait parfois oublier.

C’est précisément là que le Tèt San Kò prend une nouvelle profondeur dans le travail de Woodly.
Le corps absent devient le symbole d’un corps auquel on a volé quelque chose.
Une partie de soi peut disparaître sous le poids de la violence. L’identité peut vaciller. La mémoire peut se fragmenter. L’individu peut continuer à vivre tout en ayant le sentiment de ne plus habiter complètement son propre corps.

Tèt San Kò devient ainsi le visage d’une humanité blessée, mais encore debout.
Les Cayes : transformer les blessures en création
Du 10 septembre au 28 octobre 2026, François John Woodly poursuit cette recherche dans le cadre d’une résidence artistique aux Cayes.
Il y arrive avec une ambition claire : approfondir son travail autour du Tèt San Kò, mais aussi aller à la rencontre de celles et ceux qui ont dû quitter leurs quartiers pour fuir la violence.
La résidence organisée par l'Association Quatre Chemin devient alors plus qu’un espace de création.
Elle devient un espace d’écoute.

L’artiste souhaite recueillir des témoignages, observer, écouter les récits et les silences. Il veut comprendre comment la violence se dépose dans les corps, comment elle transforme les souvenirs, les gestes, les rêves et la manière de regarder le monde.
Cette démarche donne à son projet une dimension profondément humaine.
Il ne s’agit pas de parler à la place des victimes, mais de créer un espace où leurs expériences peuvent nourrir une recherche artistique.

Aux Cayes, Woodly souhaite également organiser des ateliers de dessin autour du mythe du Tèt San Kò avec des adolescents. Les discussions pourront partir des souvenirs d’enfance, des histoires racontées dans les familles, des croyances populaires et des expériences personnelles.
Le Tèt San Kò ne sera donc pas seulement celui des anciennes histoires.
Il deviendra celui d’une génération confrontée à de nouvelles peurs.
Treize tableaux pour dire l’invisible

Au terme de cette résidence, François John Woodly ambitionne de produire une série de treize tableaux, accompagnés de dessins et de recherches en monotype.
La technique devient ici une autre manière de traduire le traumatisme.
Le monotype, par son caractère expérimental, permet d’explorer les traces, les empreintes, les superpositions et les accidents de la matière. Comme la mémoire, l’image peut apparaître, disparaître, se déformer et laisser derrière elle une empreinte.

Chaque œuvre devient ainsi une tentative de donner corps à ce qui n’en a pas.
À travers ces treize tableaux, l’artiste ne cherche pas simplement à raconter la violence. Il cherche à montrer ce qu’elle laisse après son passage.
Les blessures invisibles.
Les absences.
Les regards.
Les silences.
Les peurs qui restent longtemps après que le bruit s’est éteint.

L’art comme acte de résistance
Dans le travail de François John Woodly, il y a quelque chose de profondément politique, même lorsque la peinture semble parler de mythologie ou de spiritualité.
Car peindre dans un pays où la violence cherche à occuper tous les espaces, c’est déjà refuser de lui laisser toute la place.
Créer, c’est encore croire.

Croire que l’imagination peut survivre à la peur. Que la mémoire peut être transformée. Que les blessures peuvent devenir matière à réflexion. Que les histoires racontées aux enfants peuvent un jour être reprises par les artistes pour raconter autrement le monde des adultes.
Woodly puise dans les mythes pour parler du présent.
Il puise dans la peur pour retrouver une forme de liberté.
Il puise dans les blessures pour chercher une possibilité de beauté.
Et peut-être est-ce là que réside toute la force de sa démarche : faire de l’art non pas un refuge pour fuir la réalité, mais un espace pour l’affronter avec plus de courage, de sensibilité et d’humanité.

Tèt San Kò, autrefois figure destinée à effrayer les enfants, devient sous son pinceau une conscience.
Une mémoire.
Une question.
Un miroir.

Et dans ce miroir, ce n’est peut-être pas un monstre que nous découvrons, mais notre propre peur — celle que nous devons enfin regarder dans les yeux pour pouvoir la dépasser.
François John Woodly peint donc des têtes sans corps pour parler des corps que la violence tente de déposséder d’eux-mêmes. Mais derrière chaque tête, derrière chaque regard, derrière chaque déformation, demeure une volonté farouche : celle de continuer à exister, à ressentir, à aimer et à créer.

Parce qu’au fond, son art ne parle pas seulement de la peur.
Il parle de la vie qui insiste.

Gertrude JEAN-LOUIS