Quand Jocelerme Privert se jette à l’eau dans une communication réussie

Politique

 

Le plus souvent, dans les labyrinthes des performances communicatives en période préélectorale, ce ne sont pas les communications imaginées et fabriquées par des gourous parfois mal endimanchés qui arrivent à capter la ferveur d’une opinion si volatile en matière d’adhésion rationnelle à un projet politique. Il faut une patience infinie celle du vieux paysan qui sait que la terre ne ment jamais mais qu’elle exige le respect du calendrier pour comprendre et avoir une opinion tranchée sur un homme qui cultive ses relations publiques comme on plante un champ de maïs. Sillon après sillon, graine après graine, sans bruit, sans fanfare, sans le tambour assourdissant des démagogues pressés. Car le maïs ne pousse pas pour ceux qui crient, il pousse pour ceux qui reviennent.

J’ignore pourquoi le Président Privert, habitué des tréteaux politiques haïtiens, a choisi de faire une telle déclaration biographique qui plus est dans un cadre propice non seulement à l’écouter, mais aussi à transformer ses propos en parcours de vie. 

Raconter sa vie, la décliner telle qu’on l’a vécue, pour un homme qui a occupé toutes les fonctions en Haïti sauf la primature, n’est pas chose banale dans un décor saturé d’hypocrisies. En se jetant à l’eau avec une telle sincérité, l’ancien Président a produit une communication qui fera son effet, précisément parce qu’elle est vraie. Dans les théories de communication les plus en vogue, couplées aujourd’hui aux réseaux sociaux, ce que l’on a vécu, ce que l’on est vraiment, demeurent toujours les points névralgiques d’une communication réussie.

Ainsi, chez Privert, les sept règles pour accoucher une communication efficace et efficiente étaient réunies.

1. L’auditoire était naturellement en osmose communicante, car il était directement concerné par l’objet même de la communication présidentielle.

2. Les paroles étaient construites de telle manière à établir une passerelle positive entre celui qui communique et ceux qui reçoivent le message.

3. Dans un pays où la précarité est la règle, qu’un ancien Président vienne affirmer qu’il en a connu de pire et se mette à le décliner sans édulcorer quoi que ce soit, voilà une véritable révolution communicative en cours.

4. La communication, contrairement à ce que l’on pense souvent en Haïti, ne vise jamais la foultitude mais les concernés. Ainsi, l’ancien ministre de l’Intérieur était à son aise pour faire passer son message, car l’essentiel de la doctrine communicative était réuni : un auditoire attentif et impliqué.

5. Parler de la pauvreté dans un pays pauvre est la forme de communication la plus adéquate qui soit, surtout en temps de disette sociale élargie à tous les secteurs de la société.

6. Cependant, l’équation entre le vécu et l’être au sens d’une conviction politique et idéologique pose problème chez Privert : car ce que l’ancien Président élu au suffrage universel indirect dit de son parcours le désignerait comme le plus grand révolutionnaire haïtien, couteau entre les dents.

7. Avec un tel parcours, Monsieur Jocelerme Privert aurait dû surgir de l’histoire comme une lame nue, un révolutionnaire avec des couteaux entre les dents et du feu plein les poches.

Je suis profondément ému par cette communication. Pourtant, Jocelerme Privert est un homme de gauche tièdetrès tiède une braise sous la cendre plutôt qu’un brasier, un homme qui n’a jamais endossé le manteau de l’apôtre des changements sociaux en Haïti, ni brandi l’étendard des ruptures fracassantes. 

C’est tout le contraire : un homme de consensus, une main tendue permanente, un port ouvert à tous les vents, accueillant chaque visiteur qu’il vienne du nord ou du sud de l’échiquier avec la même bienveillance et la même chaleur, comme un foyer qu’aucun courant d’air ne refroidit.

Il est de ces rares hommes qui portent le pays en eux comme une carte gravée dans la chair, qui connaissent le tréfonds d’Haïti, ses veines cachées, ses douleurs enfouies, ses espoirs muets. Il suffit de le rencontrer une seule fois pour s’en convaincre : on repart avec le sentiment d’avoir touché quelque chose de vrai.

L’ancien Président est ainsi engagé dans une communication de proximité avec de futurs électeurs potentiels une communication qui ressemble moins à un discours de tribune qu’à une conversation de lakou, intime, débarrassée des oripeaux du protocole. Et pendant que l’on croit le voir simplement parler, il scie méthodiquement, patiemment, presque chirurgicalement, les pattes de ses futurs concurrents à une présidentielle haïtienne encore sans date, encore sans visage, encore suspendue dans le brouillard de l’incertitude politique. Ce n’est pas le coup de machette du combattant pressé c’est la lime silencieuse du stratège qui travaille la nuit, quand les autres dorment.

Car voilà ce que l’on ne voit pas au premier regard : Privert ne court pas, il marche. Et en Haïti, dans une course politique où tout le monde sprinte vers nulle part, celui qui marche finit souvent par arriver le premier, parce qu’il sait où il va.

Le technocrate cet homme formé dans les arcanes froides de l’administration, dans les couloirs silencieux des ministères où les dossiers pèsent plus lourd que les slogans s’est jeté à l’eau de manière innovante, surprenante, presque subversive, dans une mare politique rendue groggy par les réseaux sociaux. Une classe politique sonnée, déséquilibrée, qui tangue comme un boxeur touché au foie, incapable de comprendre que le ring a changé, que le public a changé, que les règles du combat ont changé. Pendant qu’elle cherche encore ses repères, Privert, lui, a déjà changé de vêtements : il a troqué le costume du technocrate contre la chemise ouverte du conteur, la langue formelle contre le créole vivant, la tribune officielle contre l’écran du téléphone portable.

Est-ce chez lui un penchant naturel qui, en communication, constitue aussi une forme de sincérité celle de ne jamais tenir un discours qui divise ? En quoi la psychosociologie de l’ancien Président Privert a-t-elle fait de lui, comme on dit en Haïti, l’homme de tout le monde ? N’est-ce pas là une communication réussie que d’être perçu comme celui qui est accessible à tous ?

Il est entré dans la modernité communicative par la porte la plus étroite celle de la vérité et c’est précisément pourquoi personne ne l’attendait là.
En tout cas, dans cette communication faite en créole non pas en prose formelle, mais diffusée dans le circuit de distribution des informations les plus larges, à savoir les réseaux sociaux, Jocelerme Privert vient de démontrer qu’il maîtrise la communication moderne qui fait florès actuellement. 

Le choix du créole n’est pas anodin : il court-circuite la distance que la langue française installe naturellement entre le locuteur politique et le peuple haïtien. En créole, on ne performe pas, on est. Et ces deux choix conjugués la langue du peuple sur le médium du peuple constituent précisément ce que les théoriciens de la communication appellent la cohérence sémiotique : le fond, la forme et le canal racontent la même histoire.
C’est rare. C’est redoutablement efficace. Et c’est, en définitive, tout Privert.

 

Maguet Delva