Invitée spéciale de la 23e édition du Festival Quatre Chemins, Kettly Noël revient sur un parcours qui traverse les frontières, les continents et les époques. Chorégraphe, danseuse et artiste engagée, elle reçoit cette reconnaissance avec émotion, comme une déclaration d’amour venue de son propre pays. De la scène haïtienne aux grandes scènes internationales, elle raconte les doutes, les départs, les recommencements, mais surtout cette nécessité viscérale de créer.
Il y a des reconnaissances qui arrivent comme des récompenses. Et puis il y a celles qui ressemblent à des retrouvailles. Lorsqu’elle apprend qu’elle sera l’invitée spéciale de la 23e édition du Festival Quatre Chemins, Kettly Noël ne cache pas son émotion. La nouvelle la bouleverse. « J’avais des petites larmes aux yeux », confie-t-elle. Être reconnue à l’international est une immense joie, dit-elle, mais lorsque cette reconnaissance vient de son propre pays, elle prend une autre profondeur.
C’est une forme d’amour. Une marque de confiance. Une manière, aussi, de dire à une artiste que son parcours, malgré les distances et les années, appartient toujours à l’histoire culturelle de son pays.
Kettly Noël évolue dans un univers chorégraphique contemporain qui ne correspond pas nécessairement à l’image traditionnelle de la danse haïtienne. Elle ne fait pas de danse folklorique. Pourtant, Haïti ne l’a jamais quittée.
« Haïti est toujours là dans mon corps », affirme-t-elle.
Dans sa manière de bouger, d’habiter l’espace, de sentir le rythme ou le silence, dans son rapport aux autres. Elle ne cherche pas à représenter Haïti. Elle ne cherche pas à la montrer. Elle la porte.
Cette distinction dit beaucoup de son rapport à la création : l’art n’est pas toujours affaire de représentation. Il peut être une mémoire intime, une empreinte, une manière d’exister dans le monde.
Et c’est peut-être là que se trouve l’une des forces de son parcours : avoir traversé les frontières sans jamais avoir eu besoin de renoncer à ce qui la constitue.
Quatre Chemins, un espace où l’art résiste
Pour Kettly Noël, le Festival Quatre Chemins est aujourd’hui bien davantage qu’un rendez-vous culturel. Il est un espace de création, de réflexion, de transmission et de résistance.
Elle le décrit comme un lieu indispensable aux artistes : comédiens, metteurs en scène, danseurs, chorégraphes, performeurs, poètes et créateurs de toutes disciplines. Un festival qui nourrit par l’exigence de sa programmation, accompagne les jeunes artistes, reconnaît les créateurs confirmés et rend hommage à celles et ceux qui ont façonné la vie culturelle haïtienne.
Mais surtout, Quatre Chemins refuse de penser la culture dans l'enfermement.
Lorsque les conditions le permettent, le festival accueille des artistes venus d’ailleurs. Il fait circuler les œuvres, les idées, les regards. « Il ouvre Haïti sur le monde et fait entrer le monde en Haïti », résume la chorégraphe.
Cette ouverture, elle la considère comme essentielle. D’autant que le travail de l’équipe ne s’arrête pas lorsque les projecteurs s’éteignent. Publications, rencontres, accompagnement et engagement se poursuivent au fil de l’année.
Le festival devient ainsi quelque chose de plus rare qu’un simple événement : un lieu de vie pour la création.
Kettly Noël garde de Quatre Chemins un souvenir particulièrement vibrant : celui de son spectacle Fanta Kaba, consacré à la prostitution.
Elle se souvient encore de l’accueil du public. Une écoute profonde, une attention presque physique, une générosité qui l’avaient profondément bouleversée.
Elle avait alors eu l’impression que le public respirait avec elle, qu’il la portait.
Pour une artiste, certains soirs dépassent la représentation. Ils deviennent des moments de communion. Des instants où la frontière entre la scène et la salle disparaît.
Kettly Noël en parle encore avec des frissons, et avec humour. Elle aurait presque pu se prendre, ce soir-là, pour Rihanna, Rutshelle Guillaume ou la grande Emeline Michelle.
Le rire vient alors alléger l’émotion. Mais derrière cette plaisanterie demeure une vérité essentielle : l’art existe aussi dans la rencontre avec ceux qui le reçoivent.
Pourquoi faut-il continuer à faire vivre un festival comme Quatre Chemins dans un pays où les crises semblent sans fin ?
La réponse de Kettly Noël est simple et puissante : pour que la création continue de vivre. Pour que les artistes restent debout. Pour que le pays ne se résigne jamais à la médiocrité. Pour que les jeunes puissent encore avoir des spectacles où rêver, créer et se rencontrer.
Et surtout, pour rappeler au monde qu’Haïti est toujours là.
Dans sa bouche, la culture n’est donc pas un luxe. Elle est une force de résistance. Une manière de préserver la beauté, la pensée et l’espoir lorsque tout semble vouloir les étouffer.
Une artiste qui a refusé qu’on lui dise ce qui était possible
Lorsqu’elle revient sur ses débuts, Kettly Noël sourit.
À vingt ou vingt-deux ans, beaucoup lui disaient que la danse n’était pas un véritable métier. Certains proches lui conseillaient même d’apprendre un « vrai métier ».
À cette époque, elle poursuivait des études en sciences économiques et commerciales tout en dansant énormément.
Aujourd’hui, le recul lui permet de regarder ces anciennes certitudes avec amusement.
« Heureusement, je ne les ai pas écoutés », dit-elle dans un rire.
Cette phrase pourrait presque résumer son parcours.
Ne pas écouter ceux qui définissent trop vite les limites. Ne pas accepter qu’un rêve soit déclaré irréaliste simplement parce qu’il est difficile. Continuer à avancer, même lorsque le chemin ne semble pas tracé.
Son plus grand défi, après avoir quitté Haïti, aura été de quitter le continent africain. Après plus de vingt-cinq années de vie, de travail, d’amitiés et de projets, il lui fallait tout recommencer ailleurs.
Elle parle d’un véritable arrachement.
Partir à un âge où l’on pense normalement construire sur ce que l’on a déjà accompli peut donner l’impression de repartir de zéro. Mais les années lui ont appris une autre chose : on ne quitte jamais complètement ce que l’on a vécu.
On part avec ses expériences, ses rencontres, ses apprentissages, ses blessures et ses joies.
« On ne recommence jamais complètement à zéro », dit-elle.
Et dans cette phrase se dessine une philosophie de vie : on ne recommence pas une autre vie, on continue la sienne.
Danser avec son corps
Avec les années, sa manière de créer ne disparaît pas. Elle s’affine.
On va plus vite vers l’essentiel. On choisit mieux. On doute autrement.
Mais le trac, lui, est toujours là.
Le corps également a changé. Il ne s’agit plus de rechercher la même performance physique. Il faut désormais l’écouter davantage.
« On ne danse plus contre son corps. On danse avec lui. »
Une phrase qui dépasse largement la danse. Elle dit le rapport au temps, à l’âge, à la maturité et à cette intelligence du corps que seule l’expérience peut offrir.
La scène n’a pas d’âge
Kettly Noël refuse également l’idée qu’un artiste devrait céder sa place avec l’âge.
Monter sur scène, dit-elle, est un besoin vital. Tant qu’un artiste a quelque chose à dire, pourquoi s’arrêter ?
Elle souligne surtout l’inégalité du regard porté sur les femmes artistes. On demande beaucoup plus souvent aux femmes qu’aux hommes de prendre leur retraite, comme si leur présence sur scène devenait illégitime avec le temps.
Elle cite Madonna comme exemple de cette contradiction : pourquoi faudrait-il demander à une artiste de disparaître lorsqu’elle continue à créer, à rencontrer son public et à avoir quelque chose à lui dire ?
Pour Kettly Noël, la réponse est évidente :
« La scène n’est pas une question d’âge ni de genre. »
La scène appartient à ceux qui ont encore quelque chose à partager.
Une génération qui cherche son propre langage
Elle regarde aussi avec attention la nouvelle génération de danseurs et danseuses haïtiens.
Elle y voit davantage de liberté. Des artistes qui assument plus naturellement leurs références, puisent dans leurs traditions et cherchent à construire une danse qui leur ressemble.
Une danse moins enfermée dans les milieux privilégiés. Une danse qui parle des réalités vécues, des héritages, des identités et des transformations de la société.
Les techniques classiques et modernes demeurent importantes, mais les jeunes artistes veulent désormais inventer leur propre langage.
Et peut-être est-ce précisément cela, grandir artistiquement : apprendre les langages existants pour ensuite trouver sa propre voix.
Transmettre sans enfermer
À ceux qui la regardent comme une référence, Kettly Noël ne propose pas une recette. Elle offre plutôt une liberté.
Faire ce que l’on aime profondément. Ne laisser personne décider à sa place de ce qui est possible ou impossible. Être curieux. Ne pas vivre prisonnier du regard des autres.
Aux jeunes artistes, elle souhaite surtout transmettre l’amour de leur art, la discipline, l’exigence et la curiosité.
Mais elle insiste sur une valeur qui lui semble essentielle : l’ouverture aux autres.
« Un artiste ne grandit jamais seul. »
Une phrase qui pourrait être placée au fronton de tous les lieux de création.
Le temps de créer, le temps de vivre
Si cette invitation au Festival Quatre Chemins devait être une manière de faire le bilan, Kettly Noël répond avec un sourire : elle n’a pas vu le temps passer.
Après toutes ces années, elle dit avoir désormais envie de prendre davantage de temps.
Le temps de créer.
Le temps de regarder.
Le temps de perdre du temps.
Et même, plaisante-t-elle, le temps d’être un peu paresseuse.
Cette envie de ralentir n’est pas un renoncement. Elle ressemble plutôt à une nouvelle liberté. Celle de ne plus courir après le temps, mais de l’habiter.
Car après avoir tant donné à la scène, peut-être faut-il aussi apprendre à laisser la vie entrer dans la danse.
Créer encore. Et encore. Et encore.
Lorsqu’on lui demande quel rêve artistique lui reste à réaliser, sa réponse fuse :
Créer, Créer, Créer.
Il y a encore des spectacles qui la traversent, des idées qui la réveillent la nuit, des collaborations qu’elle veut inventer.
Et puis il y a ce désir de construire des espaces où les artistes auraient envie de se retrouver. Des lieux où les idées circulent, où les rencontres deviennent possibles, où la création ne serait pas seulement une production, mais une manière de vivre ensemble.
À travers cette réponse se dessine finalement le portrait d’une artiste qui ne semble pas chercher à refermer le livre de sa carrière, mais à en ouvrir de nouvelles pages.
Kettly Noël arrive à la 23e édition du Festival Quatre Chemins avec derrière elle des décennies de danse, de voyages, de ruptures, de recommencements et de création.
Mais elle ne regarde pas seulement derrière.
Elle regarde encore devant.
Avec cette conviction tranquille que l’art, lorsqu’il est véritablement aimé, ne demande pas la permission d’exister.
Il avance, il résiste, il se transforme.
Et tant qu’un corps peut encore danser, tant qu’une idée peut encore devenir spectacle, tant qu’un artiste a quelque chose à dire, la scène demeure une promesse.
Gertrude JEAN-LOUIS.