Alors que le pays continue de vaciller, entre peur installée et espoir fragile, certains choisissent encore de créer. Non pas pour distraire. Mais pour tenir. Pour respirer. Pour ne pas disparaître.
Avec « Résonances », le trauma ne se raconte pas comme un fait passé. Il s’impose. Il circule. Il reste. En Haïti, il n’y a pas vraiment d’“après”. Le séisme de 2010 n’est pas derrière nous. Les violences armées ne sont pas un épisode. Et cette vigilance constante regarder derrière soi, prévoir fuir, anticiper le pire est devenue une manière de vivre.
Le spectacle s’inscrit dans cette réalité sans détour. Pas de mise à distance. Pas d’esthétique qui adoucit. Ici, les corps portent. Ils tremblent, ils chutent, ils se relèvent parfois. Ils disent ce que les mots n’arrivent plus à formuler.
Ce qui frappe, c’est le choix de faire entrer les enfants dans ce processus. Les enfants du fondamental, du troisième cycle. Ceux qui grandissent trop vite. Ceux qui apprennent à se taire avant même d’apprendre à dire. Dans « Résonances », ils ne sont pas seulement là pour regarder. Ils participent. Ils écrivent. Ils jouent. Ils transforment.
Et c’est là que quelque chose se déplace.
Parce que créer, dans un contexte comme celui-ci, ce n’est pas anodin. C’est politique. C’est refuser que le trauma soit la seule narration possible. C’est reprendre un peu de contrôle, même fragile, même temporaire.
Le spectacle ne promet pas de guérir. Il ne simplifie rien. Il ouvre. Il expose. Il met le public face à une réalité que beaucoup connaissent déjà, mais qu’on évite souvent de nommer collectivement.
Sur scène, il n’y a pas de distance entre ceux qui jouent et ceux qui regardent. Le trauma circule. Il devient partage. Et dans ce partage, il y a une tension : celle entre la douleur et la nécessité de continuer.
Dans un pays où les réponses institutionnelles restent faibles face aux blessures psychologiques, des structures culturelles comme l’Association Quatre Chemins s’imposent comme des espaces essentiels. L’art y devient un refuge actif. Un lieu qui ne remplace pas les dispositifs de soin, mais qui permet de dire, de déposer, de transformer ce qui pèse ensemble.
« Résonances » ne cherche pas à rassurer. Le projet dérange, parfois. Mais il insiste sur une chose : même dans un quotidien fragmenté, il est encore possible de créer du sens.
Gertrude JEAN-LOUIS