Souvenons-nous de l’œuvre politique majeure de l’ancien président Jocelerme Privert. Par dignité de patriote, cette dignité rare comme une source d’eau douce en terre aride, l’enfant de Petit-Trou de Nippes, comme il l’a si bien incarné dans une vidéo devenue virale, a su expliquer sans ambages ni détours son parcours en des termes d’une clarté désarmante, avec la franchise tranquille de celui qui n’a rien à cacher et tout à assumer.
Mais aujourd’hui, dans une rétrospective politique, nous allons ranimer les flammes des souvenirs dans un pays où l’amnésie collective brûle tous les cerveaux disponibles comme un incendie de saison sèche dévore la savane vite, totalement, sans laisser de trace verte derrière lui.
Qui a organisé les dernières élections libres et honnêtes dans ce pays ? Jocelerme Privert. Avec quel argent ? Celui du peuple haïtien. Le nôtre. À nous tous. Ce sang fiscal que chaque Haïtien verse goutte à goutte dans les caisses de l’État chaque fois qu’il achète un sac de riz, un gallon de gazoline, un billet de tap-tap.
Car il faut nommer la chose pour ce qu’elle est : cette mendicité endémique ce réflexe pavlovien qui pousse nos dirigeants à tendre la sébile devant l’étranger dès qu’il s’agit d’organiser notre propre destin démocratique ne constitue pas une orthodoxie.
Ce n’est pas une loi naturelle. Ce n’est pas une fatalité gravée dans le marbre de notre géographie. C’est un choix. Un choix politique. Un choix de soumission.
Jocelerme Privert en avait fait la démonstration la plus convaincante qui soit, lumineuse comme un phare dans la nuit politique haïtienne : celui qui paie les élections les contrôle de fait. Aussi simplement, aussi implacablement que cela!
L’homme d’État avait compris ce que tant d’autres feignent d’ignorer que la souveraineté n’est pas un discours de tribune, pas un poème de fête nationale, pas un drapeau qu’on agite le 18 novembre. La souveraineté, c’est la capacité concrète, chiffrée, budgétée, de décider soi-même de son propre avenir électoral, sans devoir en négocier le prix avec des bailleurs étrangers qui, naturellement et légitimement, défendent leurs propres intérêts.
Privert n’avait pas accompli un miracle. Il avait simplement fait ce qu’un État digne de ce nom est censé faire : mobiliser ses ressources propres pour exercer ses fonctions régaliennes.
Mais dans le contexte haïtien, ce geste ordinaire avait la valeur d’un acte révolutionnaire comme allumer une lampe dans une salle où tout le monde s’était habitué à l’obscurité.
Le souvenir de cet exemple ne doit pas s’éteindre dans la nuit de notre amnésie collective. Il doit au contraire brûler comme une torche transmise de main en main, de génération en génération, rappelant à chaque dirigeant futur que la route de la dignité nationale a déjà été tracée et qu’elle passe par nos propres moyens, notre propre volonté, notre propre fierté.
Et il faut se rendre compte qu’une telle posture n’est pas le fruit du hasard, ni le caprice d’un homme seul face à l’histoire elle plonge ses racines dans un terreau profondément patriotique, nourri de la même sève que ceux qui, pieds nus sur les hauteurs de Vertières, ont choisi la dignité contre toute logique de survie immédiate. Car poser des actes de souveraineté par les temps qui courent ces temps de tempête où Haïti tangue comme une barque sans gouvernail sur une mer déchaînée qui plus est par un ancien président, n’est pas un luxe politique réservé aux nostalgiques. C’est une nécessité vitale. C’est l’oxygène sans lequel un peuple cesse lentement, silencieusement, de respirer en tant que peuple.
Alors il faut le répéter. Le répéter encore. Le graver dans les murs, le chanter dans les rues, le murmurer aux enfants avant qu’ils s’endorment. Le répéter avec la constance du tambour qui bat dans la nuit, avec l’obstination de la rivière qui contourne le rocher sans jamais renoncer à la mer jusqu’à ce que les sourds de notre pays l’entendent. Jusqu’à ce que ceux qui ont choisi de fermer les oreilles au nom de leurs intérêts étroits finissent par sentir, dans les vibrations mêmes du sol haïtien, que la souveraineté n’est pas un mot d’hier c’est l’unique chemin de demain.
Il a démontré, avec la rigueur tranquille d’un architecte qui pose pierre après pierre, que l’on n’a pas besoin pas toujours, pas systématiquement, pas fatalement de quémander comme des mendiants aveugles errant de porte en porte pour financer nos joutes électorales. Des mendiants aveugles, oui aveugles parce qu’ils ne voient plus les ressources qui dorment sous leurs propres pieds, aveugles parce qu’ils ont si longtemps regardé vers l’extérieur qu’ils ont fini par oublier de regarder en eux-mêmes, en leur propre peuple, en leur propre terre.
Privert a brisé ce miroir déformant. Il a prouvé par l’acte, par le chiffre, par le résultat concret, qu’Haïti porte en elle les moyens de son propre destin démocratique à condition que ses dirigeants aient le courage, la volonté et la dignité de les mobiliser.
La redaction