À L'ARTISTE QUI HABITE ENCORE MES NUITS.

Culture

 

Cher Rayy Raymond,
Ton silence me fait l’effet d’une pluie qui tombe sur une maison déjà inondée de souvenirs.
Il y a des absences qui passent discrètement, comme le vent au bord d’une fenêtre. Et puis il y a celles qui s’installent dans le cœur avec le poids lent des nuits sans sommeil. La tienne ressemble à cela : une mélodie interrompue au milieu d’une phrase d’amour.

Je crois que tu ignores tout du vide que peut laisser une voix lorsqu’elle cesse soudainement de venir nous tenir compagnie.
Pourtant, tout avait commencé si simplement.
Un soir banal. Une télévision allumée distraitement. Une série que j’attendais comme tous les autres jours. Puis “Absans ou” a traversé la maison.
Et mon monde a changé sans faire de bruit.

Ta voix m’a trouvée sous la douche comme une rivière trouve toujours son chemin vers la mer. Les yeux encore couverts de mousse, le cœur frappant contre ma poitrine avec une étrange urgence, j’ai couru jusqu’au salon pour voir le visage de l’homme qui chantait avec autant de vérité.

Je me souviens encore de cette sensation.
Comme si quelqu’un venait soudainement de mettre des mots sur toutes les tristesses que je n’arrivais pas à expliquer.
Cette nuit-là, je n’ai presque pas dormi. Tes paroles flottaient dans ma chambre comme un parfum laissé sur une chemise après le départ d’un amour. Je les fredonnais doucement dans le noir pendant que la nuit avançait lentement derrière les rideaux.

Depuis ce soir-là, quelque chose de toi vit en moi, c'était en 2018.
Chaque apparition à la télévision devenait un événement. Je descendais du toit en courant comme une enfant impatiente, criant :
« Wouch, men nèg mwen an ! »
Même ma petite nièce riait de cette tendresse que je ne savais plus cacher. À peine âgée de quatre ans, elle me disait avec innocence :
« Tatie, voilà l’homme de ta vie. »
Et parfois, je me demande si les enfants ne voient pas les vérités que les adultes essaient d’ignorer. Car il existe des êtres qu’on aime sans jamais les toucher. Des êtres qui entrent dans nos vies uniquement par la musique, mais qui finissent malgré tout par connaître nos silences les plus profonds.

En 2019, ton EP marchait avec moi partout. Dans les rues brûlées de soleil. Dans les tap-taps bruyants. Dans les journées où la vie semblait trop lourde à porter seule. Tes chansons devenaient des bras invisibles autour de ma solitude.
Tu chantais les blessures avec une douceur presque dangereuse. Comme quelqu’un qui sait exactement où le cœur humain se casse.

Tu m’as accompagnée dans des moments où personne ne savait que j’étais triste. Tes chansons ont séché des larmes que je cachais au monde entier. Elles ont mis un peu de lumière dans des jours qui ressemblaient à des couloirs sans fenêtres. Et aujourd’hui, c’est justement cette lumière qui me manque.
Ton absence flotte dans ma vie comme une chaise vide autour d’une table où l’on attend encore quelqu’un. Certains soirs, je réécoute tes chansons avec cette douleur douce qu’on ressent devant les souvenirs impossibles à oublier.

Alors je me pose les mêmes questions, encore et encore :
Pourquoi certaines voix nous abandonnent-elles au milieu de nos guérisons ?
Pourquoi les artistes qui réparent les autres disparaissent-ils parfois derrière leurs propres blessures ?
Pourquoi ton silence ressemble-t-il autant à une rupture ?
Je ne t’écris pas pour te retenir.

Les choses qu’on aime profondément méritent aussi leur liberté.
Si partir était nécessaire pour sauver ton cœur, alors j’essaierai d’accepter cette distance, même si elle me brise un peu. Je sais combien la vie peut devenir lourde. Je sais combien vivre dans un pays comme Haïti fatigue parfois même les rêves les plus courageux.

Mais si derrière ton silence se cache de la douleur, alors rappelle-toi ceci :
Quelque part, une femme continue d’écouter ta voix comme on relit une vieille lettre d’amour.
Quelque part, “Absans ou” tourne encore tard dans la nuit pendant qu’un cœur refuse doucement de t’oublier.

Quelque part, quelqu’un remercie encore le ciel de l’avoir laissée croiser ta musique un soir ordinaire.
Parce qu’il y a des artistes qu’on applaudit.
Et puis il y a ceux qu’on aime avec cette tristesse tendre des amours impossibles, ceux qui laissent leur voix dormir dans nos veines longtemps après leur départ.
Et toi, malheureusement, tu es devenu cela pour moi.

Gertrude JEAN-LOUIS