JENN FANM LIDÈ : quand la culture devient une réponse politique à la crise haïtienne.

Culture

JENN FANM LIDÈ : quand la culture devient une réponse politique à la crise haïtienne
Dans une Haïti traversée par l’incertitude où les crises sécuritaires, sociales et économiques fragilisent chaque jour davantage les communautés, certains projets refusent pourtant de céder au silence. Ils choisissent, au contraire, de bâtir, de transmettre et de résister.


Le projet JENN FANM LIDÈ, porté par l’Association Quatre Chemins, s’inscrit précisément dans cette dynamique : celle d’une culture qui ne se contente pas de divertir, mais qui répare, éveille et transforme.

À première vue, il pourrait s’agir d’un simple programme de formation destiné aux jeunes femmes. Pourtant, derrière cette initiative se dessine une vision profondément politique du rôle de l’art dans la société haïtienne. Former des jeunes femmes au théâtre, au leadership et aux technologies numériques dans des zones fragilisées comme Ouanaminthe, Port-de-Paix, Carrefour-Feuilles ou encore Port-au-Prince, c’est déjà poser un acte de résistance contre l’exclusion.

Depuis plusieurs années, les femmes haïtiennes portent une grande partie du poids des catastrophes sociales : déplacements forcés, violences, pauvreté extrême, accès limité à l’éducation et faible participation citoyenne. Pourtant, elles demeurent encore trop souvent absentes des espaces de décision. JENN FANM LIDÈ vient alors rappeler une évidence longtemps négligée : aucune société ne peut espérer construire la paix sans la pleine participation de ses femmes.

L’originalité du projet réside dans son approche culturelle. Ici, le théâtre devient un outil d’émancipation. La parole, longtemps étouffée par la peur ou par les traditions patriarcales, retrouve un espace d’expression. Les corps apprennent à occuper la scène comme ils apprendront demain à occuper la cité.

Cette dimension a pris tout son sens lors des différentes représentations de Yon Vil Pou Fanm. Dans plusieurs espaces de la capitale, l’énergie était palpable : au Camp Kid à Bourdon, à l’école Roberbrust de Dosmond ainsi qu’au Centre culturel Marie Louise Coidavid. À travers cette création théâtrale, les spectateurs ont vibré au rythme d’un plaidoyer puissant pour une ville inclusive, où chaque femme peut se sentir en sécurité, respectée et libre de s’épanouir.

Voir ces thématiques portées par le théâtre, au cœur même des communautés, témoigne de la capacité de l’art à ouvrir des espaces de dialogue et de conscience collective dans une société profondément marquée par les violences et les inégalités.
Dans un pays où l’espace public demeure souvent dominé par les rapports de force, permettre à de jeunes femmes de prendre confiance en leur voix relève d’un acte politique majeur.

L’Association Quatre Chemins, reconnue pour son engagement dans les arts vivants en Haïti, confirme ainsi que la culture peut devenir un véritable levier de transformation sociale. À travers les ateliers artistiques et numériques proposés, le projet tente également de réduire une autre fracture silencieuse : celle de l’accès aux technologies. Car aujourd’hui, l’exclusion numérique constitue une nouvelle forme d’inégalité sociale.

Ce projet, qui relie l’art à l’autonomisation des femmes à travers le numérique, est rendu possible grâce au soutien de l’ONU Femmes Haïti et du Women’s Peace and Humanitarian Fund.

La pièce Yon Vil Pou Fanm est signée par Guy Régis Junior, qui en assure également la mise en scène. Elle est portée sur scène par les comédiennes Jenny Cadet et Néhémie Bastien, avec une technique assurée par Frantz Providence.
Mais au-delà des chiffres et des objectifs, JENN FANM LIDÈ raconte surtout une autre Haïti. Une Haïti qui refuse d’être définie uniquement par les violences, les crises politiques ou les catastrophes. Une Haïti où des femmes, des artistes et des associations continuent d’inventer des espaces de dignité collective.

Dans le contexte actuel, investir dans la culture n’est donc pas un luxe. C’est une nécessité démocratique. Là où les institutions vacillent, les initiatives culturelles deviennent parfois les derniers espaces capables de recréer du lien social, de restaurer l’écoute et de faire naître une conscience citoyenne.

En donnant à de jeunes femmes les moyens de créer, de parler et d’agir, JENN FANM LIDÈ rappelle finalement une vérité essentielle : la reconstruction d’Haïti ne passera pas uniquement par les décisions politiques ou les réponses sécuritaires, mais aussi par la capacité du pays à réhabiliter l’imaginaire, la parole et la place des femmes dans la société.

Gertrude JEAN-LOUIS